Archive for the ‘ Le front de l'Est ’ Category

Histoire de la Symphonie numéro 7, dite « Leningrad », de Dmitri Chostakovitch (6)

Par Ming

Une œuvre considérée comme une arme psychologique

Chostakovitch avait tenu à informer les auditeurs de la radio de Léningrad qu’il travaillait sur cette symphonie, pour les encourager à reprendre une vie normale en dépit du siège de la ville et des très nombreuses morts de personnes. Le 5 mars 1942, la création de l’œuvre est assurée au théâtre Bolchoï de Moscou. C’est le début de la propagation de la Symphonie, qui est ensuite jouée à Léningrad dans des conditions inimaginables. D’abord parce qu’à cause du siège, un seul orchestre a été autorisé à rester, ensuite parce qu’une partie des musiciens qui le composaient sont morts.

Le siège de Leningrad, avec les premières victimes des bombardements de la Luftwaffe.

Il faut donc piocher parmi les soldats pour pouvoir trouver de quoi remplacer les absents et les morts. Une équipe de copistes ont reproduit les partitions nécessaires, qui ont été introduites dans la ville en dépit du blocus imposé par les forces de l’axe. Le 9 août 1942, la Symphonie est jouée, considérée comme une arme psychologique, elle est non seulement destinée aux habitants mais aussi aux forces de l’axe, qui, afin qu’ils puissent l’entendre, subissent un bombardement intense avant le concert. Lequel est retransmis par haut-parleurs dans la ville et le no man’s land.

Symphonie n°7 puis n°8

Pour Chostakovitch, on pourrait croire que cela lui sauva définitivement la vie puisque jouissant dès lors d’une réputation mondiale, son assassinat ou sa déportation auraient été rendues impossibles sans explications de la part du parti ou de Staline. Cette célébrité provoqua chez le petit père des peuples et ses sbires les plus fidèles une véritable crise de rage, puisque par deux fois au moins, les diplomates et ambassadeurs se rendant à Moscou pour discuter de questions stratégiques éludèrent certaines questions en parlant de la « splendide Symphonie numéro 7 et de votre divin compositeur ». Cela ne fit en conséquence qu’accentuer la pression à laquelle était soumis l’artiste, qui dut, pour compenser et calmer Staline, composer une nouvelle symphonie dédiée cette fois-ci à la gloire du dictateur, après la n°8 faussement nommée « de Stalingrad ».

La Symphonie numéro 8 et son premier mouvement, dont l’ouverture est parmi les plus sinistres et les plus noires qui figurent parmi toutes les œuvres ayant été composées au cours du 20eme siècle. C’est en fait un Requiem dédié à toutes les victimes du stalinisme et non pas à la résistance de la ville de Stalingrad, comme les Soviétiques ont longtemps voulu le faire croire.

La Symphonie n°8, si elle paraît être une œuvre relative à la guerre, est en fait un véritable requiem à toutes les victimes de la terreur et des grandes purges. « J’étais perpétuellement surveillé et la moindre de mes compositions faisait l’objet d’âpres critiques, on me reprochait la trop grande présence de notes graves ou d’aiguës, de la trop grande présence d’airs tristes qui étaient considérés comme anti-révolutionnaires parce que nous avions gagné la guerre et ma musique devait être désormais gaie, symbolisant la victoire sur le nazisme. J’en étais parvenu à un point ou je ne pouvais même plus composer ce que je voulais et souhaitais composer », commenta-t-il dans ses mémoires posthumes.

Staline est fortement déçu

La Symphonie numéro 9 déplaît fortement à Staline, car il n’y aucun chœur ni aucun hommage, et de son propre avis, Chostakovitch n’a pas voulu, même sous la contrainte, en disposer. « Je ne pouvais tout simplement pas le faire. La simple idée de lui rendre hommage selon ses désirs me donnait la nausée ». Si pendant la guerre, les arrestations s’étaient réduites et la menace pour les Russes considérablement affaiblie, dès la fin du conflit, la répression reprend de plus belle. « Cette fois-ci je n’étais plus un ennemi du peuple, j’étais « simplement » devenu un conformiste nuisible à l’intellect de tout citoyen soviétique. À la différence de certains, je ne fis jamais mon auto-critique car j’étais devenu paradoxalement presque intouchable, grâce au succès de mes Symphonies numéro 7 et 8 ».

Chostakovitch représenté en pompier sur la couverture du magazine américain Time. Sa Symphonie numéro 7 connut un grand succès en occident ou elle fut jouée plus d'une soixantaine de fois.

La Symphonie numéro 7 fut pour le compositeur une œuvre majeure qui se transforma rapidement en un véritable cadeau empoisonné. « Il semblait aux yeux du parti que ma carrière professionnelle ne se résumait uniquement qu’à cette symphonie, et il en fut tellement dit à son propos, à ses mouvements que discuter sa composition, les airs ou ne serait-ce que certains passages m’est impossible ».

La Symphonie numéro 9, conçue à la base pour calmer Staline, sous la forme d’un hommage au dictateur qui ne figura jamais dans l’œuvre. Ce mouvement (Presto, c’est-à-dire un tempo rapide) est à la fois enjoué, gai et grotesque. Autrement dit, une sorte de moquerie mâtinée d’au moins un passage que l’on peut qualifier de violent.

Si Chostakovitch eut énormément de mal à discuter de ces symphonies, il essaya en revanche avec le concours de celui qui devint son biographe de populariser une œuvre d’un de ses élèves du conservatoire de Leningrad, Veniamin Fleishman et son opéra en un acte, Le violon de Rotshchild. Fleishman n’eut jamais le temps de finir l’orchestration de son œuvre, car il fut appelé à défendre la ville en première ligne et ne survécut pas à la bataille. Chostakovitch se chargea en conséquence et après-guerre de porter quelques modifications et de faire une représentation du Violon de Rotshchild, dont l’intrigue repose sur un fond d’antisémitisme.

Un extrait du Violon de Rotshchild, qui ne fut joué qu’une seule et unique fois du temps de Brejnev. Cette œuvre a été depuis rejouée et son compositeur a même fait l’objet d’un film en 1996, dont le titre porte le nom de son opéra.

Malheureusement pour Chostakovitch aussi bien que pour son biographe, ils commirent l’erreur de faire jouer l’opéra sous le règne de Brejnev, au moment ou ce dernier était en pleine répression antisémite et ou les juifs Russes étaient considérés presque comme étant anti-communistes. L’opéra, qui de plus et paradoxalement a certains accents musicaux italiens, ce qui n’arrange rien à l’époque et ne joue définitivement pas en sa faveur, ne fut représenté qu’une seule et unique fois pour être banni jusqu’à l’effondrement de l’empire soviétique. De nos jours, cette œuvre particulièrement courte est encore ignorée par bien des amateurs.

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Histoire de la Symphonie numéro 7, dite « Leningrad », de Dmitri Chostakovitch (5)

Par Ming

Le mythe de la Symphonie numéro 7 dite de « Leningrad »

En 1941, Chostakovitch est réhabilité et se voit confier un poste de professeur au fameux conservatoire de Leningrad. Le 8 août de la même année, les premières bombes allemandes tombent sur la ville. À sa demande, le compositeur est intégré dans une équipe de veille anti-incendie. C’est au cours du siège, selon le mythe, que la Symphonie numéro 7 fut écrite.

Une des équipes luttant contre les départs d'incendie comparable à celle à laquelle Chostakovitch fut intégré, avant d'être évacué à Moscou.

C’est en partie exact, mais ce n’est pas la vérité dans toute son ampleur. La symphonie a été terminée, selon la légende, le 27 décembre 1941. Si les musicologues et autres compositeurs russes s’accordent à peu près sur cette date, il en est revanche tout autrement en ce qui concerne le moment où Chostakovitch débuta son écriture. Certains pensent que le premier mouvement a été terminé un an avant l’invasion allemande. Le compositeur lui-même devait préciser bien après la mort de Staline, ce qui suit : « je n’ai pas spécifiquement pensé à l’invasion allemande pour le premier mouvement. En fait l’idée à l’origine est celle de l’invasion de la terre par des forces étrangères, et non pas spécifiquement de l’invasion nazie ». Avec sa forme spécifique de satire, il est même fort probable que Chostakovitch eut pensé une fois de plus à la terreur communiste. C’est du moins ce qu’à toujours pensé Flora Litvinona, actrice et amie du compositeur.

Chostakovitch a composé cette symphonie, la numéro 7, non pas pour célébrer la résistance de la ville de Leningrad face au siège des forces de l'axe, mais bien pour dénoncer tout forme de dictature totalitaire, à commencer par celle de Staline. Cela explique l'air particulier du premier mouvement et les raccords effectués avec les mouvements suivants, qui n'ont pas été composés à la même date mais plus tard. Une fois que les allemands avaient envahi l'URSS.

Le premier mouvement, dit « de l’invasion » est d’une exploitation orchestrale similaire à celle du Boléro de Ravel : il est ainsi répété douze fois, crescendo (les mesures sont répétées 169 fois par la caisse claire pour le Boléro). L’impression qui en ressort peut être comparée à celle d’un raz de marée naissant qui prend de plus en plus de puissance et qui en vient à tout ravager sur son passage, inexorablement. Pour Chostakovitch comme pour Ravel, le but de ce rythme à la fois uniforme et invariable est le même, celui de faire défiler les forces du mal et de démontrer leur puissance. Si pour le Boléro, elles finissent par triompher brutalement, en ce qui concerne la 7eme Symphonie, le sentiment est différent au sens ou il s’agit d’une agonie, d’une mort lente et inexorable.

Le premier mouvement, avec son air crescendo, répétitif, comparable à celui du Boléro de Ravel en termes d’exploitation orchestrale. On entend le splendide, fameux et magistral « thème de l’invasion », ici brillamment orchestré par Léonard Bernstein.

Un mouvement et trois autres, une différence

Le deuxième mouvement est un scherzo, c’est-à-dire qu’il s’agit d’une composition musicale rapide censé être remplie d’allégresse ou du moins entraînante en principe. C’est effectivement le cas mais ce mouvement est presque grotesque et/ou déformé, au sens ou il laisse une impression mitigée, partagée entre une sorte de joie mêlée de peur, une sorte de sourire contraint, forcé. Il y a un puissant paradoxe dans ce mouvement, qui fut décrit par un musicologue comme étant « une obligation de se réjouir perpétuellement sous peine de recevoir des coups ».

Ci-dessus, le troisième mouvement est marqué par un tempo lent, qui semble marquer une sorte d’agonie que l’on pourrait paradoxalement qualifier de silencieuse, qui est ensuite poussée. On remarque l’omniprésence des violons « sanglotants ». Il est difficile de dire si Chostakovitch a alors pensé au sort des Russes qui subirent l’invasion et l’occupation allemande ou s’il a pensé à l’acceptation, la résignation à la réjouissance contrainte.

Ci-dessus, la fin du troisième mouvement, qui précède le quatrième, on entend déjà les airs triomphaux, alternés par des passages plus graves et un tempo alterné, d’abord rapide -tel une charge de cavalerie- puis le retour des violons.

Ci-dessus, le quatrième mouvement est triomphant (aux alentours des 2 min 30 de lecture), mais il est précédé et suivi de passages si ce n’est macabres au moins sinistres, qui rappellent la mort ou les innombrables vies perdues lors de la bataille, du moins le siège.

On remarque une différence de taille entre le premier mouvement et ceux qui suivent. La raison repose sur le fait que les trois mouvements suivant le premier ont été réalisés pendant le siège de Leningrad, puis au moment ou Chostakovitch fut évacué à Moscou, en octobre 1941. Il y a donc un « décalage » ou plutôt une adaptation des derniers mouvements par rapport au premier (voire même au second), puisqu’ils ne correspondent pas exactement à l’idée d’origine de la composition de la symphonie.

A SUIVRE…

Nous avons parlé du siège de Leningrad qui dura plus de 800 jours sur le forum. En copiant cette adresse, vous pourrez lire l’histoire de ce dramatique épisode de la guerre à l’Est :

http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/le-front-de-l-est-f26/leningrad-l-indompte-ou-les-900-jours-t7790.htm

Histoire de la Symphonie numéro 7, dite « Leningrad », de Dmitri Chostakovitch (4)

Par Ming

Menacé par le Nkvd

Ce fut l’occasion d’un nouvel article de la Pravda -le troisième- qui poignarda à la fois l’œuvre et son auteur, avant que ce dernier ne se fasse condamner officiellement par l’union des compositeurs soviétiques, ce qui équivalait à une mise au banc de la société. Devenu un paria, il put alors compter ses amis réels sur les doigts d’une main. Nombreux furent ceux qui profitèrent de la situation et n’hésitèrent pas à le trahir pour obtenir les faveurs de Staline où de différents organismes liés de près ou de loin au domaine artistique, c’est-à-dire un des nombreux comités soviétiques d’auteurs, de compositeurs, voir d’écrivains. À cette époque, on peut lire dans la Pravda ou d’autres journaux des encarts ou brèves qui mentionnent que « l’ennemi du peuple Chostakovitch fera une représentation de sa sonate pour violoncelle et piano… ».

Le siège du Nkvd -aujourd'hui du FSB- à Moscou, la Loubianka. A l'époque, nombreux étaient les gens qui y rentraient pour ne jamais en ressortir vivants. La Loubianka abrite une prison, ainsi qu'un laboratoire des poisons, lesquels étaient testés sur les prisonniers.

La Loubianka à Moscou, siège du Nkvd à l'époque -aujourd'hui du FSB-. Durant les années 1930, nombreux étaient ceux qui y rentrèrent pour ne jamais en ressortir. L'immeuble comporte une prison au sous-sol, et le tristement célèbre laboratoire des poisons, dont certains furent testés sur les prisonniers.

Quelques temps plus tard, il fut convoqué par le Nkvd pour être interrogé. Il ne dut sa survie qu’à l’exécution de l’officier en charge de son dossier, ce que Chostakovitch ne sut que bien plus tard. Ce fut durant cette époque, la plus noire de sa vie, qu’il traversa des phases de dépression et d’envie de suicide. C’est à la suite de cette période de sa vie qu’il fut victime d’insomnies récurrentes dont il ne parvint jamais à se débarrasser par la suite.

Menacé par le Nkvd et le parti communiste soviétique, Chostakovitch ne dut sa survie qu'à un concours de circonstances si ce n'est inhabituel, extraordinaire. Néanmoins, le compositeur en fut psychologiquement marqué, ce qui influença considérablement ses oeuvres, qu'il s'agisse de la 4eme, 5eme, 7eme ou 8eme Symphonie.

La symphonie numéro 4, l’oubliée

Ce fut aussi à cette époque qu’il s’attela à la Symphonie numéro 4, qui repose sur trois mouvements. Pour éviter d’entrer dans des considérations trop musicales, le premier et le dernier mouvement, très longs, encadrent celui du milieu qui s’avère être exceptionnellement court. Cette symphonie fut longtemps reléguée au placard sous différents prétextes : Chostakovitch se disait être insatisfait de son œuvre comme de la direction du chef d’orchestre Fritz Stiedry, un réfugié viennois ayant fui le régime nazi pour prendre les rênes de l’orchestre philharmonique de Leningrad.

Fritz Stiedry, compositeur et chef d'orchestre viennois qui fuya le régime nazi au pouvoir en Autriche, et qui orchestra la Symphonie numéro 4, mais qui ne put jamais en faire une représentation publique. Si tel avait été le cas, il aurait sûrement été assassiné, comme de reste Chostakovitch lui-même. La Symphonie numéro 4 fut ensuite reléguée au placard pour être jouée en 1965, raccourcie et fortement modifiée pour ne pas "offenser" le parti communiste comme son secrétaire général, Leonid Brejnev.

Ces raisons, bien que plus ou moins exactes, furent mises en avant pour masquer la vérité : le troisième mouvement, le plus long de tous, représente en langage musical une véritable agonie. Il est comparable à une lente progression vers la mort, presque une marche funèbre ou l’on imagine parfaitement un homme fatigué, rompu, cassé et brisé qui attend la mort presque comme une délivrance. Il n’est pas difficile d’imaginer ce que le compositeur pensait lorsqu’il a créé cette symphonie.

L’antithèse de la vision communiste de l’avenir

Ce ne sont pas des airs larmoyants à la Chopin, mais bel et bien une succession pessimiste et quelques soubresauts qui se terminent sur un final qui vous glace le sang. Elle ne fut pas jouée parce qu’elle s’opposait en tous points aux concepts, si ce n’est communistes, au moins stalinistes, qui offraient une vision de l’avenir aussi radieuse que souriante, allant jusqu’au grotesque. Notamment par le biais de l’idéologie du « nouvel homme communiste » -qui sera régulièrement remise au goût du jour jusqu’en 1989-. La Symphonie numéro 4 est exactement l’antithèse de la vision radieuse de cet avenir utopique, et Chostakovitch réalisa alors que la représentation d’une telle œuvre l’exposerait à d’inévitables représailles de la part du parti. Réduite, elle ne fut jouée pour la première fois qu’en 1946.

Illustration de l'idéal du "nouvel homme communiste", une idée qui fut reprise sous plusieurs dirigeants : sous Lénine, puis Staline, puis Krouchtchev et enfin Gorbatchev.

Réhabilité au seuil de l’invasion allemande

Chostakovitch se consacre ensuite aux musiques de films, puis fait un retour vers le classicisme notamment sur sa Symphonie numéro 5, ce qui lui permet un retour en grâce. Le style est épuré, simplifié sans être simpliste, et le compositeur ne s’est pas départi de son habituelle satire. Cette fois-ci, elle peut être interprétée comme une attaque, une lutte contre la tyrannie, sous des airs que d’aucuns qualifieraient de classiques dans le classique.

Trois grands maîtres de la musique russe : Prokofiev, Chostakovitch et Katchakourian à Moscou en 1945. Chostakovitch survécut à la guerre, à la différence de certains de ses élèves du conservatoire de Leningrad.

En 1941, il est réhabilité et se voit confier un poste de professeur au fameux conservatoire de Leningrad. Le 8 août de la même année, les premières bombes allemandes tombent sur la ville. À sa demande, le compositeur est intégré dans une équipe de veille anti-incendie. C’est au cours du siège, selon le mythe, que la Symphonie numéro 7 fut écrite.

A SUIVRE…

Nous avons discuté du siège de Leningrad sur le forum, en copiant cette adresse, vous pourrez lire les différentes interventions et l’historique du siège :

http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/le-front-de-l-est-f26/leningrad-l-indompte-ou-les-900-jours-t7790.htm

Histoire de la Symphonie numéro 7, dite « Leningrad », de Dmitri Chostakovitch (3)

Par Ming

La Pravda juge très durement l’opéra

Staline quitta sa loge avant même que l’opéra ne soit terminé. Le lendemain, la Pravda fit état de la représentation en des termes extrêmement menaçants. On y décrivait l’œuvre comme faisant preuve d’un « chaos, d’un flot de sons discordants et incongrus ». Chostakovitch était quant à lui directement visé. L’article précisait « un jeu qui pourrait mal finir ». Le compositeur devait déclarer dans ses mémoires, publiées post-mortem aux États-Unis, qu’il avait toujours été persuadé que l’article avait été rédigé de la main de Staline lui-même, en raison de certaines tournures de phrases. Ce n’était pas seulement Chostakovitch -bien qu’il fut la principale personne visée- qui était victime de cette diatribe mais également les gens ayant participé à la représentation de l’œuvre.

Autrement dit, les auteurs encourraient une arrestation arbitraire, synonyme de mort. Un deuxième article de la Pravda visa une nouvelle fois le compositeur, qui fut clairement déclaré comme étant un ennemi du peuple. La campagne de presse visant à le condamner avait commencé. Il espéra alors trouver un soutien voire un refuge chez un de ses meilleurs amis, qui n’était autre que le maréchal Toukhatchevski.

Les cinq premiers maréchaux de l'URSS en 1936. Sur les cinq présents, seuls deux ont survécu à la terreur et aux purges, le n°1 (Semyon Boudienny, mort en 1973) et le n°4 (Kliment Vorochilov, mort en 1969). Vassili Blücher (n°2) fut assassiné à la prison de la Lefortovo (du Nkvd) en 1938, Mikhail Toukhatchevski (n°3) fut fusillé en 1937 et Alexandre Egorov (n°5) fut également fusillé en 1939.

La terreur s’abat sur le pays

Ce dernier appréciait la musique de Chostakovitch, aimait discuter avec lui d’art en général et visiter des monuments historiques tels que le Palais d’hiver. Mais Chostakovitch ne savait pas que les jours du maréchal, qui était alors le plus grand héros de l’armée rouge -il avait été nommé à des fonctions importantes aux côtés de Trotsky par Lénine lui-même-, étaient comptés. Staline, avec le concours des nazis, liquida Toukhatchevski sur base de fausses accusations d’espionnage. Chostakovitch vit pour sa part de nombreuses personnes disparaître, des connaissances comme des amis. En dehors de Toukhatchevski, ce fut également Vsevolod Meyerhold, un dramaturge et metteur en scène Russe dont les origines sont allemandes de la Volga (1, voir note de bas de page), qui fut arrêté. Meyerhold avait eu tort de vouloir s’attirer les faveurs de Zinoviev et Trotsky, ce qui lui fut fatal. Sa femme ne lui survécut que peu de temps, car elle fut assassinée de dix-sept coups de poignard par une équipe du Nkvd, afin que Beria puisse récupérer l’appartement pour y loger une de ses nombreuses maîtresses. En fait, à cette époque, personne ne put se prémunir d’une arrestation et/ou d’une exécution, à l’exception de Staline lui-même. Car même les membres de la famille de Staline furent touchés par les assassinats. Aucun corps de métier, aucune fonction y compris au sein de l’administration -même le Nkvd- ne fut épargné par les purges et la terreur.

On reconnait sur cette photo Chostakovitch (alors jeune) avec à sa gauche Vsevolod Meyerhold. Chostakovitch habita un temps chez Meyerhold, dont le train de vie était par ailleurs aux antipodes de celui du Russe moyen, démuni de tout et affamé.

Chostakovitch traversa cette période en passant quantité de nuits blanches. Perpétuellement angoissé à l’idée d’être arrêté par le Nkvd, il avait toujours à portée de main une valise contenant le strict nécessaire pour fuir ou pour pouvoir changer de vêtements et se laver au cas ou il eut été emprisonné. Mais le compositeur différait de ses collègues de part un trait de caractère typiquement russe.

Une satire du régime au travers de ses œuvres

En analysant d’une manière globale l’ensemble de son œuvre, on y retrouve régulièrement une sorte de satire humaniste de son époque, ou il dénonce de manière artistique ce qui lui semble être inacceptable ou tout au moins sujet à la critique, à la reconsidération ou à la protection, la sauvegarde des vies humaines voir de la pensée. Si l’on excepte Lady Macbeth du district de Mtsenk, la deuxième œuvre qui illustre le plus brillamment cette forme de parodie est le ballet intitulé le Clair Ruisseau. Sa situation personnelle se compliqua d’autant plus à partir du moment ou il en fit une représentation.

Le balais « Le Clair Ruisseau » présente des mouvements de danse à la fois d’un classicisme absolu et comiques. L’intrigue réside autour de la visite d’une troupe de danseurs dans une ferme collective, ou se tient une réconciliation à la suite d’une dispute, tout autour de concombres russes -hasard totalement involontaire de ma part- et autres nourritures à foison. Il y a lieu de penser que les pas de danse comiques et la rencontre entre les danseurs et les « travailleurs d’état de la ferme numéro un de l’URSS » -laquelle était alors utilisée comme support de différents films de propagande- furent les principales causes de la nouvelle rage de Staline envers Chostakovitch. Désormais considéré comme « ennemi public », le compositeur se tint dès lors prêt à être arrêté par le Nkvd.

Le Clair Ruisseau fait classer Chostakovitch en tant qu’ « ennemi du peuple »

Le clair ruisseau était également le nom de la ferme d’état modèle, où étaient tournées les actualités cinématographiques montrant des records de production de blé alors qu’à l’époque, suite à une politique économique désastreuse, les récoltes étaient particulièrement mauvaises et la famine existait encore. Ce procédé classique de propagande -le mot « communication » n’était alors pas encore employé !- excédait le compositeur. Le ballet de Chostakovitch était ainsi à la base une satire aigre-douce qui visait directement aussi bien Staline que Jdanov -partisan de la vision artistique du « réalisme socialiste », une doctrine artistique soumise au parti communiste soviétique qui fit écraser par Jdanov tout autre courant artistique ou tout artiste aux vues non conformes à son dictat et celui de Staline-. Krouchtchev figurait également dans le lot des hommes politiques intégrés à cette satire, bien qu’il n’était pas encore en charge des questions agricoles mais alors responsable de la grande terreur dans le grenier à blé de l’URSS, l’Ukraine.

Staline et Jdanov. Jdanov eut la mainmise sur les artistes et courants artistiques en URSS et brisa plus d'une carrière sur simple considération personnelle ou ordre de Staline. Tout ce qui n'était pas conforme à la doctrine du "réalisme socialiste" ne méritait pas d'exister ou d'être mentionné. Certains expatriés, tels Igor Stravinsky, en souffrirent longtemps.

(1) Les Allemands de la Volga sont une ethnie qui vint s’établir sur les bords de la Volga dans la région de Saratov en 1763, sur invitation de l’impératrice Catherine II de Russie. Ils ne s’intégrèrent jamais réellement à la population russe et furent parmi les différents groupes de populations à souffrir de l’invasion allemande en juin 1941, non pas à cause des nazis mais de Staline, qui craignait qu’ils ne rejoignent les rangs de la Wehrmacht ou qu’ils ne viennent à servir d’auxiliaires pour le bénéfice des troupes d’Hitler. En août 1941, la très grande majorité d’entre eux fut déportée dans différents goulags, tout comme les Tchétchènes, les Tatars et les Polonais de Russie l’avaient été ou le furent par la suite. Bien peu survécurent aux traitements inhumains qu’on leur infligea.

Histoire de la Symphonie numéro 7, dite « Leningrad », de Dmitri Chostakovitch (2)

Par Ming.

Symphonies…

Chostakovitch s’essaye à l’opéra après avoir réalisé sa Seconde Symphonie, sur commande du parti communiste, pour célébrer l’anniversaire de la révolution en 1927. Cette année-là, une année charnière, il se rend en Pologne à Varsovie -un des très rares voyages qu’il effectua durant sa vie- d’ou il revient diplômé du concours Chopin. Son opéra Le Nez est une inspiration libre voir libérée de la nouvelle de Nicolas Gogol qui figure dans le recueil « Nouvelles de Petersbourg« , avec une partition que l’on peut qualifier d’avant-gardiste. C’est une fois de plus le succès assuré. Il s’essaye également à la musique de film, compose sa Troisième Symphonie, compose deux ballets qui eurent nettement moins de succès que ses opéras, dont le Lady Macbeth du district de Mtsenk.

Un extrait de l’opéra Le Nez, lors de sa représentation à Tokyo. Si le succès est assuré à l’époque, l’œuvre est mal vue par le parti communiste soviétique, mais cet opéra n’amène pas encore d’ennuis à Chostakovitch. Le Nez est simplement retiré du catalogue des représentations du théâtre Maryinski sur ordre de Sergei Kirov, communiste à la tête de Leningrad.

…Puis opéra…

Pour Chostakovitch, c’est à partir de cette œuvre que les ennuis vont commencer. Cet opéra se voulait à la base une trilogie sur le sort de la femme russe au gré de différentes époques. S’il devait être un hymne à la femme soviétique, l’ajout d’une intrigue bouleverse l’œuvre. L’origine de cet opéra repose sur un fait divers, une femme avait alors assassiné de manière particulièrement crapuleuse son beau-père afin d’obtenir l’héritage qu’il lui destinait. Figuraient, afin de compliquer quelque peu l’intrigue, différents autres personnages, dont l’amant de l’héroïne, ainsi que son jeune neveu, Fiodor.

En pleine période de terreur

Les représentations à l’étranger que connurent cet opéra furent à chaque fois saluées par de longues séances d’applaudissements, mais il en fut tout autrement lorsque Staline vint assister à la représentation qui se tint à Moscou en janvier 1936. C’était alors la période des purges qui avait débuté avec l’assassinat de Sergueï Kirov, chef du parti de Leningrad, en décembre 1934. Au travers de cet opéra, il aurait été particulièrement dur de ne pas discerner l’allusion -volontaire- aux assassinats et exécutions entreprises par Staline sous le couvert du Nkvd. Kirov, qui était devenu extrêmement populaire, représentait pour Staline une menace en termes de pouvoir, dépassé le fait que Kirov avait critiqué la mainmise du secrétaire général du parti sur la police politique. Kirov fut ainsi le premier d’une très longue liste de hauts dignitaires du parti communiste soviétique à finir assassiné.

Kirov, grand chef du parti communiste de Leningrad, dont l'assassinat fut à l'origine du déclenchement de la grande terreur. Staline voyait en lui un concurrent. Croisement singulier avec cette histoire, le théâtre Maryinski de Leningrad fut rebaptisé opéra Kirov après sa mort.

Sergei Kirov, révolutionnaire bolchevik et homme politique à la tête de Leningrad, qui représenta une menace pour Staline. Son assassinat sonna le début de la période de la grande terreur. Croisement singulier avec cette histoire, le théâtre Maryinski de Leningrad fut ensuite rebaptisé opéra Kirov.

Ou Staline s’en mêle

Staline était paranoïaque, bien qu’aujourd’hui l’emploi de ce qualificatif vis-à-vis du petit père des peuples fasse l’objet d’âpres discussions. Il était en tous cas d’une rancune difficilement concevable, sa politique de répression et de mainmise suivait dans la droite ligne celle des tsars qui s’étaient succédés au pouvoir : Ivan IV dit le Terrible et Pierre premier, qui n’avaient pas hésité à tuer et faire exécuter quantité de leurs sujets. Chez Staline, cela prit des proportions inimaginables, au sens ou les morts se comptèrent en millions de personnes. Mais, aussi rancunier, paranoïaque ou sanguinaire qu’il fut, Staline était également  intelligent et d’une culture très supérieure à la moyenne. Aussi, lorsqu’il assista à la représentation moscovite de Lady Macbeth du district de Mtsenk, il ne fut pas long à comprendre la rapprochement entre le meurtre du beau-père de l’héroïne et celui de Kirov, voire même celui des très nombreux cadres du parti, les bolcheviks, c’est-à-dire ceux que l’on peut qualifier d’ancienne garde, fidèle à Lénine, par opposition aux stalinistes.

Un extrait de Lady Macbeth du district de Mtsenk, qui faillit coûter la vie au compositeur et qui déplut très fortement à Staline, qui y distingua une satire de la grande terreur et des purges alors en cours.

A SUIVRE…
Nous avons discuté sur le forum du siège de Leningrad, sujet que vous pourrez lire en copiant cette adresse :

http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/le-front-de-l-est-f26/leningrad-l-indompte-ou-les-900-jours-t7790.htm

Histoire de la Symphonie numéro 7, dite « Leningrad », de Dmitri Chostakovitch.

Leningrad fut l’une des villes qui souffrit le plus de l’occupation et du siège des troupes allemandes. Ancienne Saint-Petersbourg et ancienne Petrograd, la ville connut un siège qui dura 872 jours, soit trente mois, s’étalant du 8 septembre 1941 au 18 janvier 1944. Ce siège, conduit par 750 000 troupes des forces de l’axe, avec à leur tête les généraux von Leeb, von Küchler et Mannerheim, occasionna le décès d’environ un million de civils qui moururent de faim.

Par Ming

Une partie des civils morts de Leningrad

Nous avons longuement abordé le siège de la ville sur le forum : (http://deuxiemeguerremondia.forumactif.com/le-front-de-l-est-f26/leningrad-l-indompte-ou-les-900-jours-t7790.htm ).

Ce n’est pas exactement du siège de Leningrad dont je vais vous parler aujourd’hui mais de la Symphonie numéro 7 en ut majeur, opus 60, qui fut créée pendant le siège de la ville par Dmitri Chostakovitch.

Elle est aujourd’hui oubliée, bien que durant la seconde guerre mondiale, elle fut largement diffusée à l’est comme à l’ouest au point de devenir extrêmement populaire, puisqu’elle fut diffusée pendant la guerre plus d’une soixantaine de fois sur différentes radios et même sur le front.

La mauvaise réputation (Brassens)

Avant de parler de la symphonie en elle-même, il importe de s’attarder sur son compositeur, qui est un peu à part parmi la constellation de compositeurs russes. Chostakovitch a toujours eu une réputation plus ou moins sulfureuse, en raison de la période durant laquelle il composa plusieurs de ses œuvres majeures et de son apparente soumission au parti communiste soviétique. Né le 25 septembre 1906, il connut de ce fait la révolution, l’arrivée de Lénine à Saint-Petersbourg mais également l’accès de Staline au pouvoir et les évènements postérieurs qui en découlèrent. En vertu de son appartenance à une famille marquée par le passé révolutionnaire -son grand-père était fils d’un révolutionnaire polonais déporté en Sibérie pour avoir été impliqué dans la tentative d’assassinat du tsar Alexandre II en 1866- on pourrait croire que Chostakovitch fut un musicien adhérant très largement aux thèses communistes. S’il est plus ou moins vrai qu’il considéra l’arrivée de Lénine au pouvoir comme un soulagement pour les plus pauvres des Russes, il n’adhéra jamais en revanche au stalinisme.

Le jeune Dmitri Chostakovitch, à l'époque ou il était au conservatoire.

Un pianiste doué, très doué

Chostakovitch étudia le piano avec sa mère lorsqu’il était enfant et se révéla très tôt exceptionnellement doué pour la musique, à tel point qu’à l’âge de 13 ans il entra au conservatoire de Petrograd (Saint-Petersbourg) où il devint un des plus proches amis d’Alexandre Glazounov, directeur du conservatoire et ancien élève de Nikolaï Rimski-Korsakov -le compositeur qui forma entre autre Igor Stravinsky à l’orchestration-. Chostakovitch ne pense pas alors devenir compositeur mais plutôt interprète : à cette époque, il donne de nombreux concerts au gré desquels il joue les oeuvres de Schumann, Chopin, Beethoven ou encore Liszt et se révèle doué. En 1922, son père meurt d’une pneumonie, très probablement due au manque de médicaments mais également au manque de nourriture : « ces années-là furent les plus dures que j’ai connues, car nous n’avions rien, pas même de quoi nous chauffer au conservatoire où nous allions assister aux cours en manteau, bonnet et gants » devait-il déclarer dans ses mémoires.

Chostakovitch croqué par un de ses pairs.

Pianiste de cinéma par nécessité

Le jeune Chostakovitch n’a d’autre solution, pour assurer sa subsistance et celle de sa famille, que de devenir pianiste de cinéma, une expérience dont il gardera un très mauvais souvenir, son employeur s’avérant être aussi mauvais payeur que méprisant. En 1923, à la suite d’une rencontre avec une jeune demoiselle dont il tombe amoureux, il compose le Premier trio avec piano, puis, trois ans plus tard, se penche sur ce qui devint la Première Symphonie. Il n’a alors que vingt ans, et déjà l’œuvre se révèle être si mature qu’on lui assure célébrité et renommée internationales. Il faut dire que Chostakovitch est aussi bon dans le domaine de la composition que de l’orchestration, deux qualités qui feront de ses symphonies des œuvres majeures qui traverseront le temps.

Extrait de la Symphonie numéro 1, qui assura à Chostakovitch un succès immédiat. On est encore loin des airs martiaux de la Symphonie numéro 7 ou même de la Symphonie numéro 8, cette dernière étant faussement nommée « de Stalingrad ».

A SUIVRE…